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Le tapas

 

© Ralph Stehly, Professeur d’histoire des religions, Université de Strasbourg

 

C'est dans la Çvetâçvâtara-Upanishad qu'on trouve  un très bel exemple de l'intériorisation de la notion de sacrifice, de comment on a réinterprété la notion de sacrifice, de façon à présenter le yoga comme un sacrifice intérieur, en utilisant pour le décrire des termes propres au langage védique: corps fait du feu du yoga "agni"; la méditation est comparée à la friction des baguettes qui allument le feu du sacrifice, l'âtman étant présent en l'homme de manière latente comme l'est l'étincelle dans la baguette qui sert à l'allumage du feu par friction, ou en introduisant la description du yoga par des hymnes utilisées dans les sacrifices védiques.

Le point commun de toutes ces images, de toutes ces homologations, de toutes ces identification, c'est la notion de chaleur. Chaleur se dit en sanskrit tapas au double sens de chaleur physique et d'ardeur ascétique (sur l'ardeur ascétique , voir Rig-Veda 10.136 "L'ascète chevelu"), d'effort ascétique, d'austérités. Mais le tapas, au sens de discipline ascétique, est déjà présent dans certains rites védiques. Cela a facilité d'autant sa reprise dans le yoga.

Le tapas faisait partie à l'origine du rite de la dikshâ, rite de consécration exigé du commanditaire du sacrifice du soma [boisson d'immortalité] et de sa femme. Ce rite de consécration comportait une veillée auprès du feu, une méditation dans le silence, un temps de jeûne, sur une période d'un jour à un an. Cela se passait dans une hutte, symbole de la matrice qui fait du retraitant, au sortir de la hutte, un homme régénéré.

L'idée sous-jacente à tout cela est que la chaleur est créatrice.

Selon Aitareya-Brâhmana 5.32.1, Prajâpati créa le monde en s'échauffant à un degré extrême par l'ascèse, le tapas. Mais il y a mieux encore. Prajâpati lui-même était le produit du tapas; Selon Taittiriya-Br  2.2.9.1-10: au commencement (agre), le non-être se fit esprit (manas) et s'échauffa (atapyata), en donnant naissance à la fumée, à la lumière, au feu et finalement à Prajâpati.

En réalité, donc, il n' y a pas de solution de continuité entre le rituel védique ancien d'une part, et les techniques ascétiques et contemplatives de l'autre. tout cela fait partie du même continuum.

En effet, ce tapas qui s'obtient par le jeûne, par la veillée auprès du feu s'obtient aussi par la rétention du souffle (Baudhâyana-dharma-sûtra 4.1.24), exercice typiquement yoguique. 

L'interconnexion entre le rituel védique et le yoga est tellement réelle que la rétention du souffle commence à jouer un rôle dans le rituel védique dès l'époque des Brâhmana (600 av. JC): lorsqu'on chante la Gâyatrî, on ne doit pas respirer. C'est encore la règle maintenant..

Interconnexion encore à un autre niveau: le tapas obtenu par le prânayama fut assimilé explicitement à un sacrifice. Si dans un sacrifice védique on offre aux dieux le soma, du beurre fondu et le feu sacré, dans la pratique yoguique on leur offre un "sacrifice intérieur" dans lequel certaines fonctions physiologiques se substituent aux libations. La respiration est ainsi identifiée à une libation ininterrompue. Vaikhânasa-smârta-sûtra 2.18 parle de prânâgnihotra, c-à-d, de "sacrifice quotidien du prâna".

En Kaushîtaki-up 2.5, le prânâyama est homologué à l'une des plus illustres variétés de sacrifice védique, l'agnihotra : Ils le [c-à-d le prânâyama] nomment agnihotra intérieur .

Tant qu'il parle, l'homme ne peut pas respirer, et alors il offre la respiration à la parole; tant qu'il respire, il ne peut pas parler, et alors, il offre sa parole à la respiration. Ce sont là les deux oblations continuent et immortelles; dans la veille et dans le sommeil, l'homme les offre sans interruption

[Ce dont on s'abstient, est donc  offert en sacrifice].

De cette chaleur intérieure, on en parle aussi dans le yoga tantrique. On nous dit dans les textes que le réveil de la Kundalinî  provoque une chaleur intense et sa progression à travers les cakra-s se manifeste par le fait que chaque partie traversée par la Kundalinî devient brûlante (cf . Mirce Eliade, Le Yoga, immortalité et liberté, p.245).

Si bien que dans certaines formes de yoga, on en est venu à estimer le degré d'avancement sur le chemin du yoga à l'intensité de la chaleur qu'il développe par l'exercice du tapas. Notamment au Tibet, on estimait le degré de préparation d'un disciple d'après sa capacité à sécher, à même son corps nu et en pleine neige, un grand nombre de draps trempés durant une nuit d'hiver. Cette chaleur intérieure porte en tibétain le nom de gtum-mö (pr. tum-mö).

Alexandra David-Néel (dans Mystiques et magiciens du Tibet) écrit:

Des draps sont plongés dans l'eau glacée; ils y gèlent et en sortent raides. Chacun des disciples en enroule autour de lui et doit les dégeler et les sécher sur son corps. Dès que le linge est sec, on le replonge dans l'eau et le candidat s'en enveloppe de nouveau. L'opération se poursuit ainsi jusqu'au lever du jour. Alors celui qui a séché le plus grand nombre de draps est proclamé le premier du concours.

Histoire comparée des religions: 

On retrouve ailleurs dans le monde ce genre d'exercices ascétiques (M. Eliade, op. cit, p.326).Chez les Manchous, on creuse,en hiver, neuf trous dans la glace; le candidat-chamane doit plonger dans un de ces trous et ressortir à la nage par le deuxième et ainsi de suite jusqu'au 9ème. 

Une épreuve initiatique similaire existe chez les chamanes esquimaux du Labrador: un candidat resta 5 jours et 5 nuits dans la mer glacée et, ayant prouvé qu'il n'était pas mouillé, obtint sur le champ le titre de chamane.

Le renoncement (samnyâsa)

L'ascète chevelu (Rig-Veda 10.136)

Bibliographie  Le système philosophico-religieux du yoga 

Yoga et sâmkhya  Le yoga de Patanjali  Les huit degrés du yoga  La littérature du yoga

Les plus anciennes attestations littéraires du yoga

Les Upanishads du yoga (leur conception du monde, Katha-upanishad, Maitry-upanishad, Shvatashvâtara-upanishad )

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